La mauvaise foi est essentiellement une inauthenticité pour Jean Paul Sartre. Il considère la mauvaise foi comme une tentative d’éluder la responsabilité de découvrir et de comprendre son soi authentique. La mauvaise foi est ainsi une tentative d’échapper à la liberté que Sartre croit inhérente à nos vies. Lorsque Sartre dit: « La conscience est ce qu’elle n’est pas et n’est pas ce qu’elle est », il signifie que la conscience est quelque chose qui est une combinaison constamment intégrée de facticité et de transcendance qui peut être considérée comme signifiant respectivement le passé et le futur.

Dans la section consacrée aux schémas de la mauvaise foi dans l’Être et le Rien, Sartre note que,  » Le concept de base qui est ainsi engendré, utilise la double propriété de l’être humain, qui est à la fois facticité et transcendance, Ces deux aspects de la réalité humaine sont et doivent être capables d’une coordination valide. Mais la mauvaise foi ne veut ni les coordonner ni les surmonter dans une synthèse. » Il est donc impératif de comprendre ces deux dimensions de la conscience humaine pour comprendre la mauvaise foi.

La facticité représente toutes les réalités concrètes (ou les « données ») d’un individu. Par exemple, les actions d’une personne dans le passé, son enfance, sa taille, son école, etc. représentent des aspects de la facticité de la personne. Il peut être compris abstraitement comme le passé d’une personne car son passé est essentiellement une totalité de toutes les occurrences concrètes qui lui sont arrivées. La transcendance est la capacité d’un individu conscient à transcender ou à dépasser la situation immédiate (qui représente la facticité). Ainsi, la transcendance peut être prise de manière abstraite pour représenter l’avenir.

On peut échapper à la mauvaise foi si ses notions de facticité et de transcendance sont valablement coordonnées. Un individu authentique comprendra ainsi que ces deux dimensions doivent coexister. La mauvaise foi se produit ainsi lorsqu’un individu ne reconnaît pas la valeur combinée de ces deux dimensions de la conscience. Il y a donc une tromperie de soi concernant l’une de ces deux dimensions qui ouvre la voie à la mauvaise foi. Il y a deux façons d’avoir de la mauvaise foi.

La première voie passe par l’affirmation de sa facticité et le déni de sa transcendance. Sartre fournit deux exemples pour expliquer cette forme de mauvaise foi.

Dans le premier exemple, Sartre décrit un serveur dans un café. Il observe: « considérons ce serveur dans le café. Son mouvement est rapide et en avant, un peu trop précis, un peu trop rapide. Il vient vers les clients avec un pas un peu trop rapide. Sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop sollicité pour la commande du client. Il se donne la rapidité et la rapidité impitoyable des choses. Le serveur du café joue avec son état pour le réaliser. » Comme le souligne Sartre, le serveur joue son rôle comme un acteur joue un rôle dans une performance. C’est un exemple clair du déni de transcendance alors que le serveur essaie de s’engager complètement dans le rôle qu’il joue. L’idée d’être plus que ce rôle lui échapperait complètement.

Dans le deuxième exemple, Sartre décrit une femme à un rendez-vous avec un homme. L’homme à travers ses paroles et ses actions cherche très clairement à flirter avec la femme. Comme le note Sartre,  » Elle connaît très bien les intentions que l’homme qui lui parle chérit à son égard. »Elle doit savoir qu’elle doit prendre une décision concernant les avances de l’homme éventuellement. Cependant comme « elle ne sait pas tout à fait ce qu’elle veut », elle choisit de « restreindre (s) son comportement au présent » et nie ainsi les implications futures du flirt de l’homme. Lorsque l’homme prend enfin sa main, on lui présente deux choix. Le premier est de laisser sa main dans la sienne, encourageant ses avances coquettes et le second est de tirer sa main en arrière rejetant ses avances coquettes. Cependant, le « but de la femme est de reporter le moment de la décision le plus longtemps possible » et elle finit donc par y laisser sa main sans s’apercevoir qu’elle la laisse là. En refusant d’affronter les implications évidentes de son acte, elle manifeste clairement un déni de transcendance et l’affirmation de la facticité.

La deuxième façon d’arriver à la mauvaise foi est par l’affirmation de sa transcendance et le déni de sa facticité. Sartre donne un exemple impliquant un homme homosexuel pour expliquer cette forme de mauvaise foi. L’homme homosexuel reconnaît sa préférence sexuelle pour les hommes dans le passé. Selon Sartre,  » Voici assurément un homme de mauvaise foi qui frise le comique puisque, reconnaissant tous les faits qui lui sont imputés, il refuse d’en tirer la conclusion qu’ils imposent. »Il nie donc son homosexualité. Même si cet homme a une nouvelle expérience homosexuelle, il la qualifierait d ‘ »exception » ou de « différence » et affirmerait immédiatement que cette « erreur » était du passé. Il aime croire qu’il est  » perpétuellement né à nouveau » et souhaite « éviter le terrible jugement de la collectivité. »Ainsi, en refusant d’accepter sa nature homosexuelle, l’homme nie clairement sa facticité et est de mauvaise foi.

Pour Sartre, la liberté est inhérente à l’être humain. Cependant, cette liberté s’accompagne d’un ensemble de responsabilités. Cette liberté absolue et complète devient donc un fardeau pour les êtres humains. La mauvaise foi aide ainsi un être humain à rejeter sa responsabilité et à nier artificiellement sa liberté ou à se tromper sur l’idée de sa liberté. C’est probablement la raison pour laquelle Sartre qualifie la mauvaise foi de  » menace permanente immédiate pour tout projet de l’être humain. »

Je pense que le concept de mauvaise foi peut être très utile en analyse éthique. Pour moi, l’analyse éthique consiste essentiellement à résoudre des conflits ou à aborder des situations avec l’objectif « éthique » d’assurer la préservation à long terme de l’être humain en tant qu’espèce. À mon avis, notre compréhension de l’éthique doit s’enraciner dans cet objectif immortel, fondamental et absolu. Comme nous sommes tous membres de cadres environnementaux, sociaux et économiques, le but de toute analogie éthique devrait être de comprendre comment préserver ces cadres afin d’assurer la préservation à long terme de nos espèces. Dans le monde moderne, il est très évident qu’une majorité d’individus aiment nier leur responsabilité envers eux-mêmes et, par conséquent, envers leur société et leur environnement naturel en raison d’une forme de mauvaise foi. Par exemple, les êtres humains continuent sur des chemins autodestructeurs de destruction environnementale, économique et sociale en raison de diverses formes de mauvaise foi.

Par exemple, nous avons approximativement accéléré le taux d’extinction des espèces naturelles d’un facteur 1000 (certaines estimations atteignant même jusqu’à 10000). D’autres phénomènes destructeurs induits par l’homme tels que le réchauffement climatique continuent de menacer sérieusement notre survie. Les inégalités économiques ont considérablement augmenté au fil des décennies, menaçant la stabilité sociale et économique. Une croissance économique inclusive, collective et durable est une réalité nécessaire mais absente. La liste des réalités malheureuses peut continuer. Fondamentalement, l’idée que l’auto-préservation n’est possible que par la préservation collective n’est tout simplement pas reconnue par la majorité irréfléchie. Le problème semble être que la plupart d’entre nous croient qu’il n’y a rien que nous puissions faire pour modifier ces réalités néfastes. Ou que certains d’entre nous nient ces réalités et leurs implications. Les deux formes de mauvaise foi semblent donc affliger la race humaine. Il me semble que nous ne pouvons arriver aux bonnes réponses dans toute analogie éthique que si nous embrassons fondamentalement notre liberté (la capacité de choisir à chaque point avec une approche équilibrée de la facticité et de la transcendance) et que nous remettons ensuite en question le statu quo.

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